Comment passer de l’envie de changer quelque chose à une véritable action ? Comment retrouver confiance, prendre sa place dans la ville et construire un projet avec d’autres ? À la Maison Jean-Jacques Rousseau de Lunel, la première Agora a placé le « pouvoir d’agir » au centre d’un échange réunissant habitants, responsables associatifs, professionnels et acteurs de la vie locale. Une rencontre participative retransmise en direct par TV Lunel.

La Maison Jean-Jacques Rousseau se veut un lieu où l’on vient participer à une activité, rencontrer d’autres personnes, accompagner sa famille ou rompre l’isolement. Mais le centre socioculturel entend également être un espace où chacun peut proposer une idée, trouver un soutien et construire un projet avec d’autres.

C’est précisément cette philosophie qui était au cœur de cette première Agora organisée à Lunel.

Pas de conférence réservée aux spécialistes : la rencontre devait permettre de parler de ce que vivent les habitants, de leurs difficultés, de leurs envies et surtout de ce qu’ils peuvent construire ensemble.

Au centre des échanges, une question : qu’est-ce que le pouvoir d’agir ?

Du pouvoir individuel à l’action collective

Le « pouvoir d’agir » peut sembler être une expression institutionnelle. Les échanges ont pourtant rapidement montré qu’elle recouvre des situations très concrètes.

Prendre la parole. Oser pousser la porte d’une structure. Proposer une idée. Reprendre confiance. Rencontrer ses voisins. Créer une association. Porter un projet dans son quartier.

Pour Fatima Moumi, chef de projet dans le domaine de la politique de la ville, la première étape consiste notamment à permettre à des personnes qui ne se sentent pas toujours légitimes de reconnaître qu’elles possèdent elles aussi des compétences et une véritable expertise issue de leur expérience.

Les professionnels ne doivent alors pas « faire à la place de », mais permettre aux habitants de prendre progressivement leur place.

Car le manque de moyens financiers n’est pas le seul frein à l’action. La confiance en soi, le sentiment de légitimité ou simplement le fait de disposer d’un espace où sa parole peut être entendue sont tout aussi déterminants.

Une idée revient ainsi régulièrement au cours de la discussion : pour pouvoir agir, encore faut-il avoir une place.

Salia et les Jardins de la Roquette : pousser une porte et changer de trajectoire

Le parcours de Salia, présidente des Jardins de la Roquette, donne une illustration très concrète de cette évolution.

À son arrivée à Lunel, elle raconte avoir eu des difficultés à sortir de chez elle. Les ateliers autour de la parentalité et ses premières rencontres à la Maison Rousseau vont progressivement lui permettre de créer des liens, de se former et de prendre confiance.

Petit à petit, elle décide de s’investir davantage dans son quartier.

Elle est aujourd’hui présidente des Jardins de la Roquette, un jardin partagé devenu un espace de rencontres, de transmission et de solidarité.

On y apprend à planter et à récolter. Des personnes qui possèdent une expérience agricole transmettent leurs connaissances. Des parents cuisinent avec les enfants. D’autres membres apportent leurs compétences pour faire fonctionner l’association ou gérer les démarches administratives.

Le jardin dispose de parcelles familiales, mais également d’espaces collectifs permettant de travailler et de partager les récoltes.

Son histoire montre surtout qu’un engagement ne commence pas nécessairement par la volonté de créer une association ou de devenir responsable d’un projet.

Il peut simplement commencer par le fait de pousser une porte.

Les centres sociaux comme outils au service des habitants

Pour Claire Thierry, directrice de l’association Calades et référente famille, c’est précisément l’une des fonctions essentielles d’un centre social.

Un centre social ne devrait pas décider à la place des habitants de ce qui est bon pour eux. Il doit plutôt mettre à leur disposition des ressources, des professionnels et un cadre leur permettant de construire leurs propres réponses.

Elle évoque notamment un atelier parents-enfants qui, progressivement, a vu les parents prendre davantage de responsabilités dans son organisation.

Après la période du Covid, certains ont même commencé à organiser leurs propres rencontres.

Une évolution qui illustre parfaitement le passage entre accompagnement et autonomie.

Tous les projets n’ont d’ailleurs pas vocation à durer éternellement. Certains collectifs peuvent se constituer autour d’un besoin particulier puis disparaître une fois leur objectif atteint.

Ce n’est pas nécessairement un échec.

Le centre social devient alors un outil au service des habitants, capable de les accompagner à différentes étapes de leur vie, des jeunes familles jusqu’aux seniors.

Avoir une idée ne suffit pas : encore faut-il savoir comment la réaliser

Cette question de l’accompagnement est également abordée par Souad Giminez, conseillère municipale déléguée à la jeunesse et à la démocratie participative.

Son propre engagement associatif lui a permis de mesurer la distance qui peut exister entre une idée et sa réalisation.

On peut avoir envie d’agir sans savoir comment créer un collectif, organiser une réunion, construire un projet, rechercher des partenaires, trouver des financements ou comprendre le cadre administratif et juridique nécessaire.

La Maison Rousseau a justement permis à des habitants d’acquérir progressivement ces outils.

C’est aussi l’expérience vécue avec le COPEL, collectif de parents créé pour apporter des réponses concrètes à des problématiques rencontrées autour de l’école.

Là encore, l’action part d’un besoin quotidien avant de devenir collective.

Thibaut Huleux : le pouvoir d’agir peut aussi transformer une vie

Parmi les interventions de cette première Agora, celle de Thibaut Huleux, conseiller d’éducation populaire et de jeunesse, apporte une dimension particulièrement personnelle à la notion de pouvoir d’agir.

Car avant d’être aujourd’hui cadre de la fonction publique, son parcours s’est construit progressivement, loin d’une trajectoire toute tracée.

Thibault Huleux se présente notamment comme « un enfant de la MJC de Lunel ».

La MJC occupe une place importante dans son histoire. Il y rencontre notamment un animateur qui contribuera à lui donner envie de s’engager lui-même dans cette voie.

Son parcours est également celui d’un jeune qui évoque sans détour son échec scolaire.

En 2015, il prépare un BPJEPS dans l’animation sociale. Il devient animateur, puis éducateur et coordinateur.

Mais progressivement, il commence à porter un autre regard sur sa situation et sur ce qu’il souhaite construire pour son avenir.

Pour lui, le pouvoir d’agir commence par une notion essentielle : l’autodétermination.

Il explique qu’il lui aura fallu plusieurs années avant de prendre suffisamment de recul pour se demander s’il était réellement « au bon endroit ».

Cette prise de conscience ne signifie pas que tout devient immédiatement possible.

Elle marque plutôt le début d’un chemin.

Thibaut Huleux décide alors de préparer un concours de la fonction publique par la troisième voie. Un concours particulièrement sélectif puisqu’il explique que seulement deux postes étaient proposés en France.

Pendant près d’un an, il travaille pour combler l’écart entre son parcours initial et les connaissances nécessaires au concours. Il raconte notamment avoir écouté quotidiennement des podcasts consacrés à la sociologie et à l’ethnologie, des domaines qui lui étaient jusque-là très éloignés.

Il réussira finalement le concours et deviendra cadre de la fonction publique.

Son témoignage permet ainsi de nuancer une expression souvent utilisée lorsqu’il est question de réussite personnelle : « quand on veut, on peut ».

La volonté est importante, mais elle ne suffit pas toujours.

Il faut pouvoir prendre du recul sur sa situation, identifier les freins, acquérir de nouvelles connaissances et parfois rencontrer des personnes ou des structures capables d’ouvrir une possibilité que l’on n’imaginait pas auparavant.

Son histoire résume finalement une autre dimension du pouvoir d’agir : avant de pouvoir transformer son quartier ou sa ville, il peut parfois commencer par la possibilité de transformer sa propre trajectoire.

Apprendre le pouvoir d’agir dès l’enfance

La question de l’autonomie traverse également les échanges consacrés à l’éducation et à la parentalité.

Comment aider un enfant à trouver ses propres solutions plutôt que de lui fournir systématiquement les réponses ?

Comment lui permettre d’exprimer une opinion différente de celle des adultes ?

Cette réflexion trouve une application concrète à Lunel avec le Conseil municipal des enfants.

Souad Giminez rappelle que les jeunes élus ne sont pas simplement invités à assister à des réunions symboliques. Ils portent leurs propositions, débattent entre eux et doivent choisir collectivement les projets qu’ils souhaitent défendre.

Parmi les exemples évoqués lors de l’Agora : une collecte de stylos usagés ayant permis leur recyclage et la fabrication d’un banc en plastique installé dans un parc.

Une manière très concrète de montrer aux enfants que leur idée peut produire un résultat visible dans leur ville.

La démarche doit également se prolonger avec la création annoncée d’un Conseil municipal des jeunes en 2027.

Se reconstruire en reconstruisant un mur

Claire Thierry apporte une autre illustration particulièrement parlante avec les actions d’insertion menées par l’association Calade.

Parmi celles-ci figurent des chantiers autour de la pierre sèche.

Derrière la restauration d’un mur se cache un travail beaucoup plus profond.

Les participants découvrent une technique, travaillent en petit groupe, rencontrent des habitants et participent à la préservation d’un patrimoine local.

Mais surtout, ils peuvent progressivement retrouver confiance dans leur propre capacité à faire.

L’image est forte : des personnes reconstruisent un mur pierre après pierre et, dans le même temps, se reconstruisent elles-mêmes.

La recyclerie portée par l’association s’inscrit dans une philosophie similaire : réparer, revaloriser et redonner une utilité à des objets qui auraient autrement été jetés.

Et ceux qui ne poussent jamais la porte ?

La discussion avec le public a aussi permis de poser une question essentielle : comment aller vers celles et ceux qui restent à l’écart ?

Les personnes présentes dans une Agora, une association ou un centre social ont déjà franchi une première étape : elles sont entrées.

Mais d’autres habitants restent invisibles.

Isolement, âge, difficultés sociales, manque de confiance, maîtrise insuffisante du français ou simple méconnaissance des structures existantes peuvent constituer autant de barrières.

Plusieurs interventions du public ont ainsi rappelé l’importance de l’aller-vers et de la présence associative sur le terrain.

Le Conseil citoyen de Lunel a notamment présenté son rôle auprès des habitants des quartiers prioritaires et plusieurs projets sur lesquels il travaille.

Le MRAP lunellois a également évoqué ses ateliers sociolinguistiques et son besoin de bénévoles pour accompagner les personnes dans l’apprentissage du français.

Car donner le pouvoir d’agir suppose aussi de réussir à toucher ceux qui, spontanément, ne viendront jamais le réclamer.

« On est tous des super-héros »

Au terme des échanges, Souad Giminez résume la philosophie de la rencontre avec une formule volontairement imagée.

« Dans le pouvoir d’agir, il y a le pouvoir. »

Et ce pouvoir ne serait pas réservé aux élus, aux professionnels ou aux responsables associatifs.

Chacun posséderait son propre « super-pouvoir », à condition de parvenir à l’identifier, à le développer et surtout à trouver d’autres personnes avec lesquelles agir.

Une formule légère qui résume pourtant assez bien les témoignages entendus pendant cette première Agora.

Salia n’est pas entrée à la Maison Rousseau avec l’objectif de devenir présidente d’un jardin partagé.

Thibaut Huleux n’avait pas, après son échec scolaire, une trajectoire toute tracée vers un poste de cadre de la fonction publique.

Des parents venus chercher un accompagnement ont progressivement créé leurs propres espaces de rencontre.

Des habitants peuvent partir d’un problème rencontré dans leur rue, leur école ou leur quartier et finir par construire un projet collectif.

Le pouvoir d’agir commence parfois par une rencontre

C’est peut-être finalement ce que cette première Agora de la Maison Jean-Jacques Rousseau aura le mieux montré.

Le pouvoir d’agir ne commence pas nécessairement par un grand projet.

Il peut commencer par une discussion, une difficulté exprimée, une porte que l’on ose pousser, un atelier auquel on participe, une personne que l’on rencontre ou simplement une idée que l’on décide enfin de partager.

L’initiative reste individuelle.

Mais lorsqu’elle rencontre un lieu, des compétences, un accompagnement et d’autres personnes prêtes à s’engager, elle peut progressivement devenir une aventure collective.

Et le témoignage de Thibaut Huleux apporte peut-être la meilleure conclusion à cette idée.

Des années après ses premiers pas à la MJC de Lunel, il se souvient encore de l’animateur qui lui avait donné envie de devenir animateur à son tour.

Le pouvoir d’agir peut donc aussi se transmettre.

Parfois, il suffit qu’une personne vous aide à découvrir que vous êtes capable d’aller plus loin.


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